Ombre bleue des vignes vierges
A l'opposé de ce départ-rupture, de cette marche vers le désert - voyage initiatique négatif qui se déploie comme un geste de révolte -, il y a le voyage initiatique positif, formateur, dont on espère revenir enrichi d'expériences et de souvenirs. Pour celui-ci, écrire, voyager sont, idéalement, deux actions supposées se complèter, se susciter mutuellement dans une sorte d'optimisme énergétique passant sans relâche du jarret au poignet et vice versa. Comme si l'envie de voir le monde et de le parcourir n'était que l'extension d'un désir d'écriture qui se soutiendrait, quant à lui, de déplacements métaphoriques, d'images attirantes, de vertiges fascinés. En image et mirage, l'horizon de la langue, comme celui de la nature, ne permettrait qu'une approche déçue. Mais c'est à cette déception que viendrait se relancer l'énergie du scripteur-voyageur, qui toujours se rechargerait, épuisée mais renforcée, à cet inaccessible dont se nourrirait également la persévérance de l'homme qui marche et de celui qui écrit. Dès qu'on voyage, apparaissent partout des gens qui écrivent. Dans les salles d'attente, les trains, au café, les pieds dans l'eau ... A l'auberge sous l'ombre bleue des vignes vierges, ils écrivent l'ombre bleue des vignes vierges, l'auberge en papier quadrillé. Quand la serveuse pose un verre sur la table, ils ne lèvent pas les yeux. On ne peut pas à la fois, voir et avoir vu.
Chantal Thomas "Comment supporter sa liberté"